Anatolie de l'Est
Hauts plateaux, sanctuaires néolithiques et mosaïque kurde, arménienne et syriaque : l'Anatolie orientale pour voyageurs déjà familiers de la Turquie occidentale.
L'Anatolie de l'Est commence où s'arrête la Turquie touristique classique. Passé Kayseri ou Malatya, les distances s'allongent, les villages se raréfient et l'altitude moyenne grimpe au-delà de 1 500 mètres. C'est une Turquie de hauts plateaux, de volcans éteints et de vallées profondes creusées par l'Euphrate et le Tigre, deux fleuves qui prennent leur source dans ces montagnes avant de descendre vers la Mésopotamie. Notre équipe travaille cette région depuis Ankara avec des correspondants locaux à Kars, Van et Şanlıurfa, car aucun guide ne couvre seul un territoire aussi vaste.
La géographie commande tout. Au nord-est, autour de Kars et d'Erzurum, le climat est continental sec : neige six mois par an, étés courts mais lumineux, steppes à mouton et villages en basalte sombre. Au sud-est, autour de Şanlıurfa, Mardin et Diyarbakır, on bascule dans le monde mésopotamien : pierre blonde, oliviers, pistachiers, températures estivales dépassant régulièrement les 40°C. Entre les deux, le lac de Van à 1 640 m d'altitude forme une mer intérieure de 3 700 km², saline, dont les rives changent de paysage tous les vingt kilomètres.
Cette région concentre des couches d'histoire que l'ouest turc n'a plus. Göbekli Tepe, sur une colline au nord de Şanlıurfa, a livré des cercles de mégalithes sculptés datés de 9 600 avant notre ère, antérieurs à l'invention de l'agriculture. À une heure de route, Karahantepe complète la séquence avec d'autres sanctuaires du même horizon néolithique. Plus tard sont venus les Hourrites, les Urartéens dont la citadelle de Van domine encore le lac, les Arméniens dont l'église de la Sainte-Croix sur l'île d'Akdamar (Xe siècle) garde des reliefs bibliques en pierre rose, les Seldjoukides avec le pont d'Hasankeyf et les portails sculptés de Divriği, et les Ottomans tardifs. À Ani, ancienne capitale arménienne médiévale aux portes de l'Arménie actuelle, les églises abandonnées tiennent debout dans la steppe à 1 400 m, séparées de Kars par 45 kilomètres de route droite.
Le peuplement actuel est mosaïque. Kurdes majoritaires dans le sud-est, Turcs, Arméniens, Assyriens chrétiens autour de Mardin où les monastères de Deyrulzafaran et Mor Gabriel restent en activité, communautés yézidies, Arabes près de la frontière syrienne. Chaque ville a sa cuisine : le çiğ köfte cru de Şanlıurfa, le kebab d'Adıyaman aux pistaches, le poisson du lac de Van grillé sur les rives, le kaşar fumé de Kars hérité des laitiers molokans installés au XIXe siècle. Les marchés de Diyarbakır vendent encore des cuivres martelés à la main dans le quartier des hans ottomans.
Le mont Nemrut, dans la province d'Adıyaman, reste le repère iconique de la région. À 2 150 mètres, le tumulus funéraire du roi Antiochos Ier de Commagène (Ier siècle avant notre ère) porte sur ses deux terrasses des têtes colossales d'un panthéon gréco-perse, déposées au sol par les séismes. Le lever du soleil se prend depuis la terrasse est, vers 5h en été, à environ 8°C même en juillet. Ce n'est qu'une porte d'entrée : les châteaux de Commagène à Eski Kale et Yeni Kale, le pont romain de Cendere encore franchissable, le tumulus de Karakuş, complètent l'itinéraire sur deux jours pleins.
Voyager ici suppose d'accepter des journées de route longues, des hôtels parfois simples en dehors des grandes villes, et un rythme qui n'est plus celui des côtes. En contrepartie, on traverse des paysages où les troupeaux croisent encore les voitures, où les sites archéologiques se visitent sans foule, et où l'hospitalité kurde ou arménienne se manifeste par un thé offert dès qu'on s'arrête.
À découvrir
Lever du jour sur le Nemrut. Montée de nuit depuis Karadut, arrivée à 2 150 m vers 4h30 en été, attente dans le vent froid jusqu'à ce que le soleil éclaire les têtes décapitées d'Antiochos sur la terrasse est.
Mardin et le plateau du Tur Abdin. Vieille ville en pierre dorée suspendue au-dessus de la plaine syrienne, complétée par la visite des monastères syriaques de Deyrulzafaran et Mor Gabriel, encore habités par quelques moines.
Göbekli Tepe et les sanctuaires néolithiques. Les piliers en T sculptés de renards et de vautours sur la colline de Göbekli, datés de 11 000 ans, puis le site plus récemment ouvert de Karahantepe à 35 km au sud, moins fréquenté.
Le tour du lac de Van. Quatre jours de route autour du lac salé : église arménienne d'Akdamar, citadelle urartéenne de Van, cratère du Nemrut Gölü (à ne pas confondre avec le mont), villages kurdes de la rive nord.
Ani, capitale arménienne abandonnée. Cité médiévale ruinée à la frontière arménienne, à 45 km de Kars : cathédrale du XIe siècle, église Saint-Grégoire, remparts en tuf rose dans une steppe à 1 400 m.
Quand y aller
La fenêtre de voyage utile va de mi-mai à mi-octobre. Avant mai, les cols autour de Kars, Erzurum et Doğubayazıt peuvent rester enneigés et l'accès au mont Nemrut est fermé jusqu'aux travaux de déneigement, généralement achevés fin avril. De décembre à mars, les températures nocturnes descendent régulièrement sous -15°C dans le nord-est, et certaines routes de montagne deviennent impraticables sans équipement.
Les variations internes sont fortes. En juillet-août, Şanlıurfa, Diyarbakır et Mardin dépassent souvent 38 à 42°C en journée, ce qui rend la visite de Göbekli Tepe pénible après 10h ; on programme alors les sites archéologiques tôt le matin. Dans le même temps, Kars et le lac de Van restent autour de 25 à 28°C, parfaits pour la randonnée. Mai-juin et septembre-octobre offrent le meilleur compromis : 22 à 30°C selon les zones, steppes encore vertes au printemps, lumières dorées à l'automne, et pluies rares (moins de 30 mm/mois).
Conseils pratiques
Compter 10 à 14 jours pour un parcours qui couvre à la fois le sud-est (Şanlıurfa, Göbekli Tepe, Mardin, Diyarbakır, Nemrut) et l'est (lac de Van, Doğubayazıt et le palais d'Ishak Paşa, éventuellement Kars et Ani). Les distances justifient ce format : 350 km entre Şanlıurfa et Van, 400 km entre Van et Kars, souvent sur des routes de montagne à 70 km/h de moyenne. Sur 7 jours, mieux vaut choisir un seul axe, le sud-est étant plus accessible logistiquement.
L'entrée se fait par vol intérieur depuis Istanbul ou Ankara vers Gaziantep, Şanlıurfa, Van ou Kars (1h30 à 2h). Notre équipe organise la suite en voiture avec chauffeur, l'auto-stop ou la location seule étant peu pratique vu les distances et la signalisation. La combinaison la plus cohérente est avec l'Anatolie centrale et Ankara, en remontant par Sivas et Divriği, ou avec la Cappadoce pour un contraste de paysages. Cette région s'adresse à des voyageurs déjà venus en Turquie, curieux d'archéologie et d'histoire des peuples, prêts à accepter des hébergements plus simples en dehors de Mardin et Şanlıurfa, où existent quelques maisons d'hôtes de caractère en pierre ancienne.